Après des études d’art à Londres, à Central Saint Martins puis au Royal College of Art, Margaux Derhy trouve dans la broderie un territoire privilégié d'engagement artistique et humain. En 2022, elle fonde un atelier de broderie dans un village au sud d’Agadir, une région dont sa famille paternelle est originaire. Lauréate de la bourse "Projets artistiques et culturels 2024" de l'Institut français à Agadir, elle s'apprête à effectuer une résidence à la galerie Delacroix de Tanger, en septembre 2025. À la croisée entre mémoire familiale, engagement social et création contemporaine, sa recherche artistique est au cœur du sujet de l’exposition, conçue par Achraf Remok.
Qu'est-ce qui a motivé ton évolution vers une pratique collaborative dans la région d'origine de ta famille paternelle ?
Après mes études à Londres, j’ai découvert la broderie à Cape Town, technique que j’ai approfondie lors d'une formation chez Lesage, à Paris. Là où la peinture me cantonnait à un monologue avec moi-même, la broderie m’est apparue comme une opportunité de dialoguer avec d’autres. Quand j'ai proposé aux femmes amazighs du village de Sidi R'bat de broder ensemble, j'ai découvert qu'elles n'avaient jamais pratiqué la broderie, qui n’est pas vraiment une tradition dans cette région. C'était parfait : nous allions apprendre ensemble, sans hiérarchie entre "celle qui sait" et "celle qui exécute". La découverte d'archives photographiques de ma grand- mère paternelle, décédée en 2020, avait révélé une partie de mon histoire que je ne connaissais pas. Le retour au Maroc était une évidence pour reprendre racine, mais la méthode collaborative s'est imposée naturellement.
Ton atelier de Sidi R'bat réunit dix femmes autour de la broderie, certaines expérimentées, d'autres découvrant cette pratique. Comment ce processus collectif transforme-t-il ta conception de l'œuvre d'art ?
Le processus est bien plus organique qu'une simple répartition des tâches. Nous partons d'une photographie d'archive familiale que nous observons ensemble. Je peux suggérer une composition générale, mais c'est lors de nos réunions collectives que nous décidons ensemble des choix artistiques : Aïcha propose d'interpréter la texture d'une robe avec un point de croix, Hanane suggère d'utiliser un fil métallique pour faire ressortir les bijoux, une autre va questionner l'équilibre des couleurs. Chaque décision esthétique devient un débat partagé. L'œuvre finale n'est ni "mon" dessin brodé par d'autres, ni leur interprétation de mon idée - c'est une création véritablement collective où ma vision initiale se transforme au contact de leurs sensibilités. Cette polyphonie créative révolutionne la conception de l'auteur unique et me permet aussi de réaliser des formats monumentaux impossibles en solo pour ce médium et la manière dont nous le travaillons.
À travers l'atelier de Sidi R'bat, tu as créé un modèle qui conjugue production artistique, formation et autonomisationéconomique.Peut- on parler d'un acte engagé, à la fois culturel et politique ?
Absolument. L'atelier a permis à Hanane de passer d'étudiante en soins infirmiers sans emploi à co-créatrice d'œuvres exposées internationalement.Dansuncontexte où plus de huit femmes sur dix sont économiquement inactives au Maroc, créer des emplois stables, avec un revenu mensuel et bien rémunéré pour des femmes rurales est un acte politique. Mais c'est aussi un acte culturel : nous inventons ensemble une nouvelle tradition de broderie contemporaine, puisque celle-ci n'existait pas dans la région. J'ai aussi à cœur de rendre les brodeuses de l'atelier visibles - elles viennent aux expositions et je partage leur travail, prénoms et visages sur les réseaux sociaux. Il est essentiel que le monde de l'art reconnaisse la contribution des équipes qui entourent les artistes.
Cette exposition marque une étape importante dans ton parcours. En quoi cette mise en commun avec d'autres artistes fait-elle écho à ta propre démarche ?
L'exposition État(s) de passage curatée par Achraf Remok cristallise parfaitement ma démarche. Comme dans mon atelier, il s'agit de créer des ponts entre les cultures, les générations, les pratiques. Exposer aux côtés d'autres artistes me permet de situer mon travail dans un écosystème artistique plus large, où les questions d'identité plurielle et
de transmission sont centrales. Cette exposition fait écho à ma conviction que l'art contemporain se nourrit de confrontations bienveillantes entre les regards et les pratiques. C'est exactement ce qui se passe quotidiennement dans l'atelier : des femmes de différents âges et expériences créent ensemble quelque chose de nouveau.
Tu effectues une résidence à la galerie Delacroix Tanger, en septembre. Quelles sont tes attentes pour cette nouvelle expérienceavec l'Institut français du Maroc ?
Cette résidence m'enthousiasme car elle va combler un manque dans ma recherche. Contrairement au Sud rural où nous évoluons, le Nord du Maroc (Tétouan, Rabat, Salé) possède une riche tradition de broderie artisanale, souvent liée aux familles aisées. Je veux comprendre ces techniques ancestrales, rencontrer les derniers ateliers traditionnels, étudier l'évolution des motifs. C'est une enquête sur les savoir-faire que la modernité fait disparaître. J'aimerais aussi explorer comment ces traditions nordistes pourraient nourrir notre pratique à Sidi R'bat et peut-être imaginer de futures collaborations entre le Nord et mon atelier du Sud. L'accompagnement de l'Institut français du Maroc me permet de rayonner au-delà de Sidi R'bat et de faire découvrir notre démarche à un public plus large.
Etat(s) de passage, une exposition proposée par Achraf Remok pour l’Institut français du Maroc, en collaboration avec IZZA Marrakech et l’Institut national des Beaux-Arts ( INBA) .
