Tisser des liens entre l’ART, l’HÉRITAGE et la COMMUNAUTÉ
Margaux Derhy, artiste franco-marocaine, nous entraîne dans une danse où l’art et la mémoire s’entrelacent délicatement entre Paris et Massa. Son œuvre, un tissage subtil de son héritage biculturel, explore les murmures des absents et les miroitements de la pluri-identité. Fusionnant peinture et broderie, elle crée un poème visuel où chaque couleur est un mot doux, chaque point une note mélodieuse. Margaux, plus qu’une artiste, est une exploratrice des souvenirs et une bâtisseuse de ponts entre l’art et la communauté, guidant chacun à travers les ornements sensibles de son univers artistique.
Je dirais que mon amour pour l’art s’est manifesté graduellement, marqué d’abord par une enfance passée dans l’atelier de ma grand-mère, sculptrice talentueuse. L’odeur de la terre et de la résine dans son atelier a été mon premier éveil à l’art, agissant comme un parfum séduisant qui a stimulé mes sens et capturé mon imagination. À l’âge de seize ans, je me suis tournée vers la peinture à l’huile comme moyen d’expression. Pendant près de dix ans, j’ai navigué à travers des expériences artistiques que je considérais comme des échecs, mais qui m’ont néanmoins incitée à persévérer. Plus tard, j’ai poursuivi des études à Londres, où j’ai participé à un programme de beaux-arts à Saint Martins avant de compléter mon master en peinture au Royal College of Art. Cette expérience enrichissante, passée en compagnie de cent vingt autres artistes peintres, a été une période intensive de dialogue intellectuel et de stimulation créative. Ce qui me passionne dans l’art, c’est son potentiel infini d’exploration et de découverte, un terrain fertile qui me défie constamment tout en offrant une récompense inestimable.
Mon processus créatif repose principalement sur l’exploration de photographies d’archives familiales. Ces images me servent non seulement de point de départ visuel, mais elles fonctionnent également comme un portail vers des conversations intimes et des découvertes historiques au sein de ma propre famille. J’ai toujours été fascinée par les récits, par l’histoire cachée dans chaque visage, chaque paysage. Récemment, j’ai entrepris un projet en collaboration avec ma tante qui a révélé des histoires sur la vie de notre famille au Maroc dans les années 1950, des récits qui m’étaient auparavant inconnus.
L’utilisation des photos d’archives me permet de tisser des liens entre le passé et le présent, entre la mémoire collective et l’expérience personnelle, donnant vie à des œuvres qui sont à la fois intimes et universelles. Il arrive souvent que quelqu’un surgisse inopinément avec un nouvel album photo, stimulant ainsi mon processus créatif. Je consacre autant de temps à chercher de nouvelles avenues d’exploration qu’à la réalisation proprement dite. Mon objectif est de constamment évoluer, d’ajouter de nouvelles dimensions à mon travail. Après chaque exposition, par exemple, je plonge dans une période de réflexion intense, remettant en question mes techniques, mes thèmes et mes formes artistiques. J’alterne entre plusieurs médiums — dessin, encre, aquarelle et broderie — pour rester dynamique dans ma démarche.
Je tiens à souligner l’importance du dessin dans mon travail, surtout quand il s’agit de travaux figuratifs. Une œuvre est limitée par la compétence technique, et tant que mon dessin n’atteint pas un certain niveau d’excellence, je continuerai à me consacrer à cette discipline. Cela étant dit, la maîtrise technique n’est que le début ; une multitude de considérations, allant de la composition aux jeux d’ombre et de lumière, enrichissent chaque projet.
La prépondérance du bleu dans ma production artistique est profondément ancrée dans mon héritage familial et géographique. Mes racines se situent au bord de la mer, entre Marseille et les côtes atlantiques du Maroc, ce qui confère à cette couleur une résonance particulière pour moi. Je la considère presque comme une empreinte émotionnelle, une constante qui se manifeste même lorsque j’essaie de l’écarter de ma palette. Il est intéressant que certains y voient une évocation de la nuit plutôt que de la mer. Pour moi, le bleu est inextricablement lié à l’océan, bien qu’il puisse évoquer d’autres significations. C’est une couleur qui m’appelle, que ce soit dans la nature ou dans les tenues des passants dans la rue. Elle est omniprésente dans ma vie et, par conséquent, dans mon art.
L’anonymat des visages dans mes œuvres a plusieurs explications. Il s’agit d’abord d’un héritage de ma grand-mère, qui avait également pour habitude de laisser les visages de ses personnages sans traits. Cela permettait de saisir l’essence d’une personne sans avoir à dépeindre les détails faciaux. De plus, mon parcours en tant qu’autodidacte avant mon entrée à Saint Martins était imprégné de formalisme. Les ateliers étaient souvent centrés sur la précision des traits du visage, ce qui a fini par m’exaspérer. Omettre les visages me permet donc de rompre avec cette rigueur et d’introduire une dose de mystère et de pudeur. L’anonymat me donne la liberté d’évoquer des sujets personnels tout en gardant une certaine distance.
Mes réalisations gravitent souvent autour de la famille. Après le décès de mon frère, il y a presque neuf ans, j’ai commencé à explorer les dynamiques fraternelles à travers ma peinture. Cela m’a servi de thérapie, me permettant de m’immerger dans mes souvenirs et mes émotions. Plus récemment, mon œuvre s’est orientée vers des questions d’émancipation féminine, notamment influencée par mon engagement avec divers collectifs de femmes. En arrière-plan, la nature est un autre thème récurrent. Elle offre un cadre libérateur et constitue presque un personnage en soi dans mes tableaux. La continuité dans mes thèmes n’est pas calculée ; elle se manifeste naturellement, évoluant au fil du temps et de mes expériences.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je trouve mon énergie créative dans la solitude. Bien que j’entretienne une vie sociale active, je m’isole consciemment pendant la majeure partie de la semaine. Cette solitude me permet de m’immerger dans des projets qui requièrent un niveau de concentration et de minutie élevé. Je puise également mon inspiration dans une lecture assidue, en particulier des travaux récents qui explorent les thèmes de la communauté, de l’émancipation et de la redéfinition des relations intimes. Je suis aussi très attentive à la scène artistique contemporaine africaine. Ma méthodologie est expérimentale : je collabore avec des galeries pour avoir des retours sur mon travail et je prends à cœur les critiques reçues. Je m’efforce de prendre des risques, sachant qu’au fil des années seule une petite fraction de ces expériences se révélera véritablement marquante.
Je me définis avant tout comme une artiste. Le terme entrepreneure ne me convient pas vraiment. Mon travail est ancré dans une réflexion profonde sur la manière de créer de la solidarité et de l’engagement communautaire. Je me considère davantage comme une artiste engagée sur ces thèmes que comme une artiste-entrepreneure.
Mon envie de soutenir d’autres femmes artistes a pris racine pendant la période difficile du Covid-19. J’avais lancé un projet associatif bénévole qui m’avait totalement absorbée pendant plusieurs mois. L’expérience m’a convaincue que la précarité qui règne dans le monde artistique en France ne peut plus être tolérée. Le Cercle de l’Art est né d’un sentiment d’injustice et de la frustration face à la représentation bohème et galérisée de l’artiste dans notre culture. Ce n’est pas seulement un choix, c’est presque un devoir, profondément lié à mes origines marocaines et berbères, à ce sens de la communauté et du soutien mutuel.
Massa Stories a commencé en 2019 avec l’idée d’inviter des artistes à peindre dans un petit village de pêcheurs du sud du Maroc. Le projet a évolué pour se concentrer sur les femmes du village, souvent veuves, divorcées ou en situation financière précaire, afin de leur permettre de créer et de vendre leurs propres œuvres. Il y a dans ce village une fluidité et une spontanéité qui me rappellent la manière dont j’ai été élevée, cette capacité à plonger dans un projet sans suranalyse.
Mon ambition immédiate est d’établir un espace dédié au Maroc pour les femmes impliquées dans Massa Stories. Je travaille également sur une nouvelle édition de mon livre Le Backpack de l’artiste. Cette année est placée sous le signe de la consolidation et du développement solide des projets existants, avec le désir de travailler sur des pièces plus grandes pour de futures expositions. J’accorde une grande valeur au temps long et je suis curieuse de voir où cela me mènera.